An excerpt from Hildegarde, Une biographie romancée


Hildegarde . Cerf 1999

 

À l'aube, de puissants battements de cloche ébranlèrent les murs de l'hôtellerie, arrachant brutalement le comte et Mathilde à leur sommeil. Leurs yeux se tournèrent imméadiatement vers Hildegarde, qui dormait profondément, les bras grands ouverts. Le comte se pencha sur elle et lui tapota le menton. Dans quelques heures, seulement....

Hébétée, dans un état second, Mathilde peignit pour la dernière fois les cheveux de sa fille et les noua avec le ruban bleu offert par Clémence. Puis, ils se dirigèrent à pas vifs vers la chapelle. Leur arrivée parut soulager le frère prieur. "Les frères n'attendent plus que vous", leur dit-il nerveusement.

Hildegarde sentit la moiteur de la main de son père quand elle franchit le porche en trébuchant sur les marches inéglas du parvis. L'abbatiale était plongée dans la pénombre. L'enfant crut pénéter dans une forêt profonde dont les arbres étaient de pierre. D'immenses fûts de granit s'élevaient de part et d'autre, entourés de lianes épaisses entrelacées de fleurs et de fruits étranges. Des gueules grimaçantes d'animaux, armées de cornes et de crocs pointus, et des trognes humaines la dévisageaient du haut d'obscures frondaisons. Les arches élancées ressemblaient à de giganteques bras étendus au travers de la voûte. Au loin, le maître-autel brillait si fort qu'elle crut qu'il était en feu. Elle se cramponna de toutes ses forces à la main de son père.

Autour d'elle, les cantiques commencèrent à s'élever. Ces chants, qu'elle entendait pour la première fois, l'enveloppèrent.

Elle éprouva la sensation d'être levée du sol et portée par-dussus les rangées sombres de moines alignés dans leurs stalles, de part et d'autre de maître-autel. Un côte entonnait le cantique, l'autre chantait les répons, comme despartenaires dansant en harmonie. Les chants avaient tant de beauté et de puissance qu'elle se sentit transportée, comme en extase. Les voix se mirent à monter, toujours plus haut, toujours plus amples, toujours plus majestueuses.

Hildegarde sursauta en sentant son père lui étreindre la main.

En s'avançand vers le choeur, la comtesse eut l'impression de suffoquer. Son coeur défaillit à la vue des torches funéraires qui bordaient les marches de l'autel. Les chants semblaient envelopper Hildegarde dans un linceul. Elle éprouva tout à coup l'envie de prendre sa fille dans ses bras et de s'enfuir.

Deux moines s'approchèrent pour escorter la fillette jusqu'à l'autel. Le premier cheminait à côté d'elle pendant que le second ouvrait la marche en balançant énergiquementson encensoir. L'enfant poussa un soupir de soulagement à la vue de mère Jutta, qui l'attendait en souriant. Elles allaient s'engager à servir Dieu, comme novice et comme magistra. La promesse de respecter leurs engagements fut prononcée.

Les volutes de fumée qui s'èlevaient de l'encensoir doré devant les yeux encore ensommeillés de l'enfant lui donnaient le vertige. L'extinction des sierges plongea le sanctuaire dans l'obscurite. Hildegarde chercha à tâtons la main de mère Jutta et l'étreignit.

Un craquement se fit entendre. On allumait les torches funéraires. Les cloches se mirent à battre un glas lugubre, annonciateur du passage symbolique de la vie à la mort, de l'adieu au monde de l'enfant et de la religieuse qui allaient entamer une vie nouvelle dans leur ermitage.

Deux moines surgirent à leurs côtés. Ils les invitèrent à s'agenouiller, puis à s'étendre à plat ventre devant l'autel, les bras en croix. Ils les recouvrirent alors d'un drap noir, lourd comme un catafalque.

Autour d'elles, les voix s'enflèrent en vagues puisantes

"Placebo domino... Dirige..."

On entonnait l'office des morts.

"Ô mon âme, quitte ce monde, au nom du Père tout-puissant, ton Créateur!"

"Quitte ce monde..." Se remémorant la naissance d'Hildegarde, Mathilde se mordit le poing jusqu'au sang. Leur dixième enfant allait bientôt disparaître de leur existence... Elle serait vêtue de sombres habits de laine, au lieu de damas rose... La fleur de son jeune corps s'épanouirait pour se flétrir aussitôt, stérile, privée d'amour et de caresses, ignorant le bonheur de donner le sein à un nouveau-né afin de calmer son premier cri...

"Écoute, ma fille, regarde et tends l'oreille! Oublie ton peuple et la maison de ton père!"

Mon Dieu, qu'avons-nous fait songea Mathilde en tremblant. Elle est si jeune, si innocente! Elle ne sera plus jamais libre de courir parmi les vignobles ni de fouiller la forêt en quête de pierres moussues.

"Mortes à ce monde, puissant-elles vivre en Toi..."

Le vide du silence se referma soudain sur l'abbatiale. Têtes baissées, les moines ressemblaient à des spectres, visages livides engoncés dans la profondeur de leur capuchon.

Mais les choeurs reprirent, triomphants, annonciateurs de la vie nouvelle.

"Je ne mourrai point, mais je vivrai en Toi! J'entrerai dans le lieu du tabernacle admirable!"

Terrorisée, l'enfant se remit sur pieds. Les joues empourprées, les mèches de cheveux plaquées sur son front par la sueur, elle jetait un regard éperdu à son père qui marchait vers elle pour qu'il l'emporte loin de ce lieu terrible, où la fumée l'érouffait, où on l'obligeait à s'allonger sur le dallage glacé.

Le coeur brisé, le conte détourna le regard. Il lui tendit un plateau d'or sur lequel il avait posé sa dot: les titres de propriété de ses vignobles.

L'enfant prit le plateau dans ses petites mains et le tendit à son tour à l'abbé. Elle offrait sa vie avec le fruit de la vigne, le vin écarlate que l'on verserait dans les calices pour être changé en sang sacré, sur les autels de Rhénanie.

L'abbe se courba pour recevoir la donation. Saisissant le plateau des bras tremblants de l'enfant, il vit une lueur briller dans son regard qui le transperça de part en part.

"Demoiselle Hildegarde, votre vie ancienne est derrière vous. Vous débutez une vie nouvelle de réclusion sous la tutelle de mère Jutta."

Les moines se saisirent alors des torches de l'autel et, les tenant à bout de bras, éclairérent la procession qui se mit en branle en direction de l'ermitage. L'abbé s'arrêta devant le seuil. Il trempa un rameau dans l'eau bénite et en aspergea la porte. Il entra et bénit de la même manière chacune des minuscules cellules. Il termina par la porte donnant sur la cour, dont les battants ne s'ouvriraient plus qu'aux visiteurs.

Le moment était venu. Le comte s'agenouilla. Il tendit les mains vers Hildegarde, qui se précipita en se blottissant dans ses bras. L'enfant se sentit de vouveau en sécurité. Tout irait bien à la maison. Mais le corps de son père se déroba. Hildegard sentit la joue mouillée de larmes de sa mère se plaquer contre la sienne. Saisissant dans ses mains le visage de son enfant, Mathilde le couvrit de baisers. Elle s'arracha à elle en sanglotant pour rejoindre le comte et l'abbé. Ils sortirent rapidement et refermèrent aussitôt la porte derrière eux, laissanr Hildegarde à l'intérieur.

Ce fut au tour des ouvriers, qui attendaient, outils en main. Sous le regard des parents, ils recouvrirent de mortier l'entrée de l'ermitage, jusqu'à faire disparaître le moindre indice de porte. L'isolement des deux recluses était à présent absolu.

Affolée, Hildegarde se mit à courir en tous sens. Elle se tourna vers Jutta, mais celle-ci, debout, bras croises, s'efforçait de rester impavide, attitude démentie par la compassion de son regard. La servante poussait de profonds soupirs. Hildegarde se précipita dans toutes les pièces en hurlant les noms de ses parents, croyant qu'ils s'étaient cachés. Ne les trouvant pas, elle se mit à marteler la porte, puis, à bout de souffle, elle finit par se jeter sur la recluse et la rouer de coups.

"Laissez-moi sortir!," suppliait-elle d'une voix pathétique. Mère Jutta s'agenouilla près d'elle. Saisissant ses petits poings, elle les couvrit de baisers, tandis que la fillette se débattait dans ses bras.

Sur le sentier de montagne, en contrebas, le comte et la comtesse firent une halte pour se retourner. Ils virent au loin deux petits bras tendus à la grille d'une fenêtre, comme les ailes d'un oiseau apeuré.

"Messire!... lançait vers eux une voix éplorée. Ma mére!... Vous m'avez oubilée... Vous oubliez de me ramener à la maison!..."